Mohamed Arkoun, Shlomo Sand Juifs et Arabes

Quel lien peut-on établir entre Mohamed Arkoun et Shlomo Sand ? Le premier nous a quittés il y a une quinzaine d’années, le second est présent parmi nous. Les similitudes d’une problématique sautent aux yeux. Examinons de plus près le pouvoir des mots et le télescopage des images dans chacun de leurs messages.

Le livre si percutant de Shlomo Sand intitulé « Comment le peuple juif fut inventé » vient de susciter un regain d’intérêt croissant eu égard à ce qui se passe en Palestine. Pour sa part, Mohamed Arkoun aurait pu intituler l’un de ses ouvrages « Comment l’arabisme fut inventé » ? Tant les analogies sautent aux yeux. Les deux intellectuels se prêtent main forte pour souligner les dégâts engendrés par les mystifications idéologiques infligées à la conscience historique judéo-arabe.

Shlomo Sand «Comment le peuple juif fut inventé»

Une construction politique basée sur un ensemble de fables et paraboles fondatrice

Nous apprenons qu’à l’instar du nationalisme arabe, le sionisme est une construction politique basée sur un ensemble de fables et paraboles fondatrices qui n’ont aucune consistance tangible. Mais qui ont fini par acquérir la présomption irréfragable permettant de déifier un projet xénophobe et usurpateur.

Selon Mohamed Arkoun, on a fait des populations présumées arabes un seul peuple dont les racines plongent dans une origine commune avec un père unique et une mère unique. Le terme frère qui prévaut efface toutes les aspérités linguistiques, ethniques et culturelles. Chez le sionisme, nous assistons à la même démarche, mais cette fois-ci radicalisée, qui attribue aux Juifs une  « pureté raciale » investie d’une mission sacrée : celle de se constituer en nation au service d’un peuple sans terre qui a le devoir insigne d’occuper une terre vacante sans peuple. Et si par malheur ce peuple existe, il faut l’anéantir pour ne pas démentir la promesse divine.

Mohamed Arkoun nous rappelle que l’origine mythique d’une nation arabe s’est constituée au détriment de toute une mosaïque de récits, de traditions, de dialectes, d’imaginaires vernaculaires. Un conservatoire d’une personnalité si multiple qu’elle ne peut souffrir une uniformisation stérilisante. Toute une sève, toute une diversité arborescente, furent broyées par ce rouleau compresseur d’une idéologie conquérante.

Shlomo Sand, comme Mohamed Arkoun, historicisent signes et symboles d’un patrimoine qu’ils questionnent factuellement en dehors de tout fatras spéculatif, en dehors de toute sécheresse rationnelle. Bref, tous ces ingrédients peu ragoutants qui enragent les démocrates juifs ou arabes.

Les deux intellectuels nous invitent à ménager un espace de choix à la déduction investigatrice. Celle-là même qui se situe aux antipodes de cette raison totalitaire et exclusiviste, véritable brèche qui permet à toutes les mystifications de s’y engouffrer afin de miner d’autres possibles et d’autres horizons de réflexion.

Cette pureté prétendue de cette origine juive ne résiste pas à la raison interrogative

Shlomo Sand va encore plus loin en soulignant, preuve à l’appui, que cette pureté prétendue de cette origine juive ne résiste pas à la raison interrogative, ni à ces vagues déferlantes de conversion à travers les âges qui ont fait et défait cette identité si essentialisée, si divinisée qu’elle renie toute humanité vérifiable, toute aspérité culturelle et toute épaisseur sédimentaire historique.

Mais là où la fourberie de l’histoire éclate en un rire aussi sardonique que cruel, c’est quand elle nous rappelle qu’à la suite de la conquête arabe au VIIᵉ siècle beaucoup de juifs se sont convertis à l’Islam. Comment pourrait-on ignorer qu’une large fraction de la population palestinienne aujourd’hui est d’origine juive ? L’ADN d’un peuple juif n’est-il pas littéralement pulvérisé ? Et la terre promise émerge sous les traits d’une chimère inventée à des fins de colonisation.

La conclusion qui s’impose : c’est qu’il n’y a pas de juifs purs et il n’y a pas d’Arabes purs. Mais, il y a par contre des femmes et des hommes qui tâtonnent leur chemin selon la lumière dont ils disposent. Hélas, quand cette lumière se raréfie, l’obscurantisme l’emporte, projetant ainsi l’homme et la femme dans leur enfance caverneuse enchainés au fond de la grotte platonicienne.

Les deux intellectuels se rejoignent pour laisser entendre que chez les Juifs comme chez les Arabes toute une mémoire historique est appauvrie intellectuellement, moralement et spirituellement. Une mémoire piétinée condamnant les peuples et les élites à se vider de leurs substances, à se transformer en serpent froid mordant inlassablement sa propre queue.

Ceci dit, une précision s’impose : les deux idéologies ont certes conduit à ce cul-de-sac israélien qu’arabe, mais faisons la part des choses. Le nationalisme arabe sous sa forme panarabe fut un mouvement d’endoctrinement laïc face au colonialisme. Il a conduit à la libération et a évité aux Arabes l’anéantissement historique. Hélas après les indépendances, il a donné naissance à des régimes autoritaires qui ont étouffé l’élan démocratique. 

L’impasse arabe aujourd’hui est une impasse éphémère. La démocratie est à l’ordre du jour et elle mobilise tous azimuts l’élite, les jeunes et les femmes qui aspirent à réécrire autrement l’histoire, à rompre avec un ronronnement patriarcal aussi nocif que mortifère.

Le sionisme s’oppose radicalement à cela : en guise de libération, il s’agit bel et bien d’un projet de colonisation. Ce n’est donc nullement ce prétendu projet démocratique, mais un régime antidémocratique. L’impasse arabe annonce la disparition des régimes arabes et l’émancipation des peuples arabes. L’impasse israélienne pose la question de la survie d’Israël eu égard à son projet raciste suranné et obsolète.

L’étalon de vertu se révèle ogre dévoreur d’enfants ?

Qui nierait aujourd’hui que les principes civiques universels frappent à coups redoublés aux portes arabes, qu’à ce moment précis Israël, l’étalon de vertu, se révèle ogre dévoreur d’enfants ? Qui nierait aujourd’hui que le projet sioniste empreint d’un messianisme cruellement rétrograde constitue une ignoble trahison des valeurs judaïques ? Le grand journaliste israélien Gidéon Lévy nous éclaire sur la nature du sionisme et soutient qu’il ne peut survivre sans expansion, sans guerre permanente, sans son narcissisme ségrégationniste.

Les deux hommes nous rappellent que nous ne sommes pas les moutons de Panurge entièrement soumis à ces balivernes qui insultent notre intelligence et offensent la lumière de nos cœurs. Ces deux brillants intellectuels nous rappellent que nos différences sont peut-être irréconciliables, mais nous invitent à battre en brèche ces cloisons étanches, à secouer nos chaînes, à bâtir une fraternité sans rivage. Une fraternité qui n’est redevable d’aucun calcul.

Nous, Arabes et Juifs, ne sommes-nous pas invités à engager un dialogue serein avec une universalité laïcisée et de là à édifier un autre lendemain désacralisé, désidéologisé, démythologisé pavant ainsi la voie à une démocratie authentique ?

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